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6 janvier 2021

Le bâtisseur de la cité de la joie

Au soir du 25 décembre, tout enveloppé dans la lumière de Noël et de l’amour des pauvres qu’il avait servis, le père François Laborde nous a quitté. Voici le témoignage de son ami, le père Laurent Bissara, prêtre des MEP...

Chers amis,

 

Nous nous attendions à le voir partir car quelques signes précurseurs nous laissaient pressentir que le moment redouté s’approchait. Depuis quelques mois, sa santé donnait des signes d’alarme, et lentement ses forces l’abandonnaient. En juillet, sentant sa fin approcher, il était venu me trouver pour préparer son enterrement et me donner ses dernières volontés. Un mois plus tôt, il avait même fait un arrêt du cœur et avait été ranimé par un massage. Mais dès le lendemain matin, il concélébrait la messe, comme si de rien n’était… Son départ pourtant, de manière inattendue, a résonné dans mon cœur comme une note joyeuse, une action de grâce pour cette vie lumineuse donnée aux pauvres. Je me souviens que déjà, dès notre premier contact, tout a été comme en sursis, un cadeau de la Providence. Avant mon départ pour l’Inde, d’aucuns s’inquiétaient de l’aide que je pourrai recevoir, d’un prêtre déjà aussi âgé, pour prendre en main cette oeuvre… Lui-même, avec beaucoup d’humour m’écrivait avant mon arrivée en 2018 : « Bien cher Laurent, les jours passent vite et je compte à rebours ceux qui restent avant ta venue en septembre. (Au fait, à quelle date pouvons-nous expecter ta « darshan », ta présence ? Début ou fin du mois de septembre ?) Essaye de venir avant que je ne sois mort !!! »

A Calcutta, j’aurais voulu profiter plus intensément de sa présence, apprendre davantage à ses côtés, et recevoir de lui comme un bon disciple. Dès mon arrivée, j’ai dû sacrifier ce désir. Le jour même où il m’accueillait à l’aéroport, il se déchargeait de la responsabilité d’HSP. Il partait s’installer quelques jours plus tard à trois heures de route de Calcutta, à Midnapore, dans un hôpital tenu par un de ses amis, le père Reginald. « Pour laisser cette équipe prendre toutes les responsabilités qui lui incombent et pour éviter tout recours au « vieux père », je suis parti heureux, léger et entièrement confiant à 90 kms de Calcutta dans un hôpital tenu par un vieil ami prêtre soignant d’abord des lépreux et des tuberculeux. J’y ai un très, très modeste rôle d’assistant aumônier, avec l’accord du père Évêque. […] Plus HSP sera capable de se dispenser de moi, meilleur ce sera. »

 

 

Ce n’était pas la première fois que le père se détachait de son œuvre, même si ce fut toujours pour lui douloureux. En janvier 2019, alors que je lui rendais visite à Midnapore, il me confiait : « A Pilkhâna j’ai dû partir, couper les ponts. Car on ne parlait que de moi. Les autres prêtres en souffraient… C’est pareil en septembre dernier, il fallait que je parte d’un coup pour marquer le changement. » Bien sûr, le détachement ne s’est pas fait du jour au lendemain, et peut-être malgré lui, on le sollicitait, ou il intervenait parfois lorsqu’il lui semblait que la situation se dégradait. Ce n’était simple pour personne !

 
 
 

J’étais donc à bonne école pour le détachement. D’ailleurs, à peine quelques mois après mon arrivée, avec Léo, nous apprenions la maladie du père. Ce n’était certes pas un mal fulgurant, mais il suffisait à nous enlever l’espoir de le voir continuer à vivre longtemps, centenaire peut-être. D’autre part le passage de témoin d’un fondateur au successeur n’est jamais facile. Tous n’avaient pas accepté ma présence à HSP, et certains, sans penser à mal peut-être, allaient trouver le père pour lui faire part de leur mécontentement. Avec sa bienveillance parfois proche de la naïveté, et son inquiétude aigüe pour l’avenir d’HSP, sont ainsi nés quelques malentendus entre nous. Si bien qu’à un certain moment, le père était très fâché contre moi… ! Ce fut finalement pour un résultat salutaire, et nous nous sommes mieux que réconciliés. Le père est venu demander pardon humblement. Je me suis empressé de solliciter le sien, bien confusément, car la faute était sûrement plus de mon côté. Le fruit de tout cela, c’est que notre relation s’en est trouvée purifiée. A sa confiance en moi répondait mon admiration pour ce que le Seigneur avait accompli par lui, et nous étions tous les deux débordants de gratitude pour la Providence du Seigneur qui avait fait se croiser nos chemins.

 

J’aurais pu pendant ces vingt-sept mois venir le visiter plus souvent, l’appeler au téléphone plus fréquemment ou essayer profiter de sa présence. Mais le travail à HSP m’a en quelque sorte happé, et je me suis consacré tout entier à ce travail au nom de la confiance qu’il mettait en moi. D’ailleurs, dans mes visites des centres et mon travail d’apprentissage dans mes nouvelles responsabilités, c’était lui que je retrouvais partout. Nous sommes ainsi entrés dans une profonde communion tant je me sentais en accord avec l’esprit qu’il avait insufflé à cette oeuvre. Un tournant majeur a sans doute été le lockdown, alors que nous avions organisé des tournées pour distribuer une aide alimentaire d’urgence. Father m’a appelé et m’a remercié profondément. J’ai compris que c’était pour lui une manière de dire : nunc dimittis… Il était rassuré de mon souci pour les pauvres. Car pour lui, servir les pauvres c’était le cœur de l’Évangile et de sa mission. Il répétait souvent: « les pauvres sont plus riches que nous. Nous avons beaucoup à apprendre d’eux. Ils nous aident à sortir de nous-mêmes pour devenir plus humains. »

 

Une semaine avant Noël, nous sommes venus de Jalpaiguri visiter le father. Ce fut notre dernière visite, pour lui comme pour nous. Avec deux didis venus de nos centres du nord Bengale, Devi di et Daliya di, nous avons passé la nuit dans ce petit hôpital de campagne pour profiter pleinement de sa présence. Le matin, nous avons célébré la messe en sa compagnie. Les didis qui m’accompagnaient le connaissaient bien mieux que moi. Et pourtant, avec beaucoup de discrétion, elles se sont éclipsées pour me laisser longtemps seul avec lui. Nous sommes restés de longs moments sans parler beaucoup, car cela le fatiguait. Il me prenait les mains et me disait : « C’est bon d’avoir un ami. Comme on est bien ainsi, en silence. » Le père était fatigué mais très lucide, me demandant encore des nouvelles d’HSP, et surtout capable de faire quelques bonnes blagues et de rire aux éclats.

Le lendemain, après le déjeuner, nous l’avons quitté. Il parlait encore du mystère de l’Incarnation. « J’aime beaucoup ce temps où nous attendons le Seigneur qui vient. Cette descente est inimaginable… Cette descente dans notre péché, dans notre mouise… » (Rires). Après le déjeuner, nous l’avons aidé à se coucher pour sa sieste. Il avait très froid. Après qu’on l’ait recouvert de plusieurs couvertures, je lui ai demandé : « as-tu besoin de quelque chose d’autre… ? » Il a alors répondu, en pensant à la crèche, avec un sourire en coin : « oui, j’ai besoin d’un bœuf… ! » (Rires).

 

Le jour de Noël nous nous sommes appelés dans la soirée pour nous souhaiter un Joyeux Noël. Deux heures plus tard, j’apprenais qu’il était placé sous respirateur artificiel. Alors que j’étais en prière, je l’ai nettement senti nous quitter, et j’ai été envahi par une grande action de grâce pour toute sa vie et toute l’oeuvre du Seigneur à travers lui. Ainsi la joie de Noël a été vraiment complète.

 

Je vous souhaite à tous une lumineuse et Sainte Année 2021,

Père Laurent, sur Bengal Fire

 

Vous pouvez retrouver ce texte ainsi que l’éloge funéraire qui suit sur https://www.bengalfire.org/ le site du père Laurent Bissara, en mission en Inde où il témoigne du Christ entre autres à travers son travail dans l’association Howrah South Point créée par le père Laborde en 1976.

L’association HSP a pour mission le soin des enfants handicapés et des plus pauvres. Au sein de neuf foyers, elle accompagne environ cinq cents enfants, une dizaine d’écoles qui accueillent près de 2 000 élèves, des centres de physiothérapie pour les enfants handicapés, un centre de soins où sont accueillis des enfants malades de la tuberculose, quatre dispensaires mobiles qui apportent des soins dans des lieux privés de structures à plus de 45 000 personnes, un programme d’aide financière aux personnes âgées, un programme d’aide à 500 jeunes mamans des slums de Howrah.

Pour soutenir Howrah South Point : https://www.bengalfire.org/je-donne

Eloge funéraire

 

Chers frères et sœurs,

 

Dans les derniers jours de sa vie, le père Laborde séjournait à l’hôpital Midnapore St Joseph où il était chapelain des sœurs. Au cours des conversations avec lui, il répétait souvent « Bonitas, O Bonitas ». Comme l’appel sincère de saint Bruno, c’était tout à la fois une expression de louange, de gratitude et d’étonnement envers Dieu et sa miséricorde. Le père Laborde ne voulait pas d’éloge funèbre à ses funérailles. Il avait dit : « Dieu sait ce que j’ai fait de ses dons, et j’ai confiance en sa miséricorde ». Mais le jour de Noël, il a été appelé dans la cité de la joie éternelle. Cinquante-cinq ans auparavant, il était venu habiter dans la Cité de la Joie avec les plus pauvres (comme le rappelle le titre du roman qu’il a inspiré à Dominique Lapierre). Je voudrais vous dire ici comment, au cours de sa longue vie, malgré son « esprit rebelle et indiscipliné », selon ses propres mots, il a marché toute sa vie vers la cité de la joie céleste.

 
 
 
 

Le Père François Laborde est né il y a 93 ans, en 1927 à Paris. Avec son frère aîné et son frère cadet, il a reçu une véritable éducation chrétienne et a trouvé un exemple remarquable auprès de ses parents. À l’âge de 9 ans, il découvre par l’intermédiaire de son ami Robert ce que signifie être pauvre. Et il comprend à partir de ce moment-là qu’ « il ne faut pas attendre que les pauvres viennent à nous, mais c’est à nous d’aller vers eux ». C’est son premier pas vers la cité de la joie. Grâce à son frère aîné Jean, il s’intéresse à l’Inde qui l’attire. Mais personne ne pense alors qu’il peut avoir une vocation religieuse car il a une forte personnalité et surtout de grandes colères. Celles-ci n’ont jamais cessé, jusqu’à la fin de sa vie, à son grand déplaisir. Mais peut-être pouvons-nous les appeler de saintes colères car en elles il a trouvé l’énergie de se battre pour la justice et d’aider les démunis.

 
Après un essai au monastère des Chartreux, il entre finalement dans la société du Prado, visant à servir les plus pauvres avec un véritable esprit évangélique. Il est ordonné prêtre le 24 mars 1951. Après quatorze ans de ministère, principalement au séminaire du Prado, il réalise enfin son rêve et est envoyé en Inde. Nous sommes en janvier 1965. Il séjourne d’abord dans un bidonville de Neyveli, près de Pondichéry, grâce à un prêtre des MEP puis dans un autre bidonville de Bangalore. Là, il entend à plusieurs reprises les habitants des bidonvilles lui dire : « si nous vivons dans de telles conditions, c’est parce que nous sommes maudits par Dieu. » Il est alors convaincu que la joie doit être apportée à la cité des plus pauvres par le prêtre lui-même, considéré comme « béni de Dieu, parce qu’il est riche, vivant parmi les riches».
 

Arrivé à Calcutta, invité par le P. Cuthino, jésuite, et M. David Maher, un laïc très entreprenant, il réussit à trouver une petite chambre dans un bidonville de Howrah. Il l’appellera son « deuxième monastère », un lieu où les prières ont du poids dans le cœur de Dieu. Partout où les hommes prient, peut advenir la cité de la joie. Il fonde Seva Sangh Samiti, un comité d’entraide pour les habitants, avec l’aide de M. Maher et de quelques didis (grande sœur en bengali, abrégé en “di”). Lucy di, Alice di, Veronica di, Françoise et plus tard le Dr Sen, M. Baptist, M. Lewis, M. Jose, Pervez Mahmood, frère Gaston du Prado, Leo, et beaucoup d’autres, ont été au service des plus pauvres les nouvelles mains qui ont aidé à construire la cité de joie. Il avait toujours le souci de pouvoir confier le travail aux laïcs et de rendre grâce pour leur dévouement. Là-bas, il rencontre une jeune fille appelée Savitri qui prend, au baptême, le nom de Lucy. Elle devient rapidement pour lui comme un ange. Grâce à sa mémoire incroyable, se souvenant de chacun des liens entre les habitants et devinant leurs besoins, elle peut le guider dans le dédale du bidonville pour l’emmener là où il faut. Elle disait souvent : « Père, il faut prier ! ». Un jour, elle lui dit : « Père, je ne me marierai jamais. Ma vie c’est d’être avec Jésus et les plus pauvres ». Elle restera toute sa vie pour lui une source profonde d’inspiration.

 
 
 
 

Au bout de huit ans, en 1976, le cardinal T. L. Picachy l’envoie à Mata Maria Girga, une paroisse de Howrah sur Andul Road, où il reste 17 ans. Là, il essaye de répondre aux besoins des familles Adivasi vivant au bord de la route et ouvre des centres à Bhratripremnagar et Ekprantanagar. Dans le même temps, il est invité trois fois par le cardinal, venu visiter la paroisse, à faire quelque chose pour les plus pauvres. Il ouvre alors un foyer pour enfants handicapés auquel il attache un dispensaire pour les plus pauvres du quartier. Avec l’aide d’Elena di, Kolpona di, Bonolota di, Teresa di, Devi di, ce sont les débuts de Howrah South Point. Rapidement, les services de santé se développent avec l’aide d’une organisation allemande (GDC) fondée par le père Bernhard. Il lance un centre médical, un programme pour la maternité et les enfants dans les bidonvilles de Howrah, et une clinique de tuberculose à Shibpur. Il ouvre également un foyer de réhabilitation à Maria Basti, dans le district de Jalpaiguri. Il disait souvent que tous les foyers, écoles et services qui sont à Jalpaiguri sont sous la protection spéciale du petit François. Ce nouveau-né, confié malade aux didis lors de leur premier voyage pour Jalpaiguri, n’a pas pu arriver vivant. Il est enterré au cimetière voisin.

 
 

Plus tard, le père Laborde est nommé deux fois dans la paroisse de Kidderpore, où il rend visite aux familles de l’immense bidonville qui s’y trouve. Il est envoyé à la paroisse de Chittarajan, où il rend visite aux nombreuses familles de lépreux, il est également nommé à Thakunagar et au Morning Star College. Il continue à encourager le travail de HSP. L’un des ministères qui l’a certainement le plus marqué est Shantinagar. Là il est l’aumônier des mc sisters de Mère Teresa travaillant avec les lépreux. Dans ce lieu, proche d’Asansol, il organise la paroisse, achète un terrain pour le cimetière, construit une église et lance un tout nouveau centre pour HSP. Il est spécialement dédié aux enfants des lépreux qui sont ostracisés à cause de la maladie de leurs parents. Il se bat pour leur intégration.

 
 
 

Il est impossible de mentionner toutes les personnes qu’il a aidées, ni de rappeler toutes les belles histoires cachées dans le cœur de tant de pauvres, d’handicapés, de démunis ou de personnes marginalisées. Ils sont tous reconnaissants à un homme qui a travaillé sans relâche pour construire sur terre la cité de la Joie, le Royaume de Dieu, parce qu’il avait entendu un jour Jésus lui dire : « le Royaume est au milieu de vous », et surtout au milieu des plus pauvres. Aujourd’hui nous savons que Dieu l’a appelé le jour même de Noël au Royaume des pauvres de cœur, là où la tristesse n’existe pas. Et malgré nos larmes, nous pouvons nous réjouir avec lui dans la cité de la joie éternelle.

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