07/07/2026

Le Cardinal Aveline, Mgr de Moulins-Beaufort et le renouveau missionnaire en France

Le pape Léon XIV a nommé le Cardinal Aveline, archevêque de Marseille, et Mgr de Moulins-Beaufort, archevêque de Reims, au Dicastère pour l'Evangélisation.

Rome (Agence Fides) – par Marie-Lucile Kubacki

En nommant fin juin le cardinal Jean-Marc Aveline, archevêque de Marseille, et Mgr Eric de Moulins-Beaufort, archevêque de Reims, membres du dicastère pour l’évangélisation respectivement à la « Section pour la première évangélisation et les nouvelles Églises particulières » et à la « Section pour les questions fondamentales de l’évangélisation dans le monde », le pape Léon XIV a distingué deux figures du renouveau missionnaire en France à deux mois de son déplacement dans l’hexagone. Tous deux ont forgé leur compréhension de la mission en affrontant les questions de terrain – sécularisation, migrations, pluralité religieuse, diminution du nombre de prêtres, crise sociale et précarité.


Ce sont également deux théologiens. Si l’archevêque de Reims a mené son doctorat sur l’anthropologie de Henri de Lubac, dans une thèse intitulée Anthropologie et mystique selon Henri de Lubac : “l’esprit de l’homme”, ou la présence de Dieu en l’homme à l’université pontificale Grégorienne, celui de Marseille a fondé et dirigé l’Institut de sciences et de théologie des religions (ISTR) de Marseille, permettant le développement d’une réflexion théologique et pastorale façonné au creuset de la Méditerranée, espace d’échanges par excellence.

La Mission est la réponse de l’Eglise à imiter le Christ dans son amour pour le monde


Dans son livre Dieu a tant aimé le monde, le cardinal Aveline définit la mission comme la réponse de l’Église à l’appel à imiter le Christ dans son amour pour le monde, tel que le dit l’Évangile de Jean : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique (…) non pour condamner le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui ». Considérant que la mission doit être repensée dans l’Europe sécularisée, il propose trois horizons à la réflexion : la mission comme dialogue du salut, dans l’horizon de la promesse, et dans la dynamique de la catholicité. Ces horizons s’enracinent dans trois expériences : la blessure de l’exil des pieds‑noirs, dans la dureté de l’expérience migratoire, dans la fondation et la direction de l’Institut de Sciences et de Théologie des Religions de Marseille.


Bien conscient des tensions qui existent autour du « dialogue » avec les autres religions, entre ceux qui y voient une concession relativiste et ceux qui le réduisent à une modalité prosélyte ou hypocrite destinée à « convaincre » ou rallier à des « valeurs », sans véritable partage, il affirme cependant que le missionnaire est par nature en dialogue permanent, parce que le dialogue est une forme de l’amour de l’humain, une curiosité aimante de l’altérité. Il met aussi en garde contre la tentation de réduire l’action missionnaire à un processus mécanique, ce qui reviendrait à instrumentaliser la rencontre. Évangéliser, c’est pour lui « confier l’Évangile », qui est parole vivante, faire sentir à l’autre qu’il est aimé par le Christ, sachant que dans le dialogue se joue une conversion réciproque. Le cardinal aime ainsi citer la phrase de Michel de Certeau: « Nous découvrons Dieu dans la rencontre qu’il provoque ». C’est cette vision que le cardinal insuffle dans sa pastorale du diocèse de Marseille, un diocèse marqué par un fort dynamisme de la piété populaire et de grands enjeux sociaux et migratoires, qui s’étaient exprimés lors du voyage du Pape François en 2023.

“En route pour la Mission”

La trajectoire d’Éric de Moulins‑Beaufort traduit une autre facette de ce renouveau missionnaire. Nommé archevêque de Reims en 2018 après plusieurs années à Paris, il découvre un diocèse comme tant d’autres en France, marqué par le petit nombre de prêtres et des mutations importantes. Loin de se résigner, il décide d’inverser la perspective et de s’émerveiller du don de “ceux qui restent”, tout en réorganisant son diocèse. Le projet diocésain s’intitule « En route pour la mission ». Il constitue des « espaces missionnaires », avec des équipes mixtes de prêtres, diacres et laïcs. Des lieux eucharistiques dominicaux sont fixés en fonction des forces réelles, tandis qu’un « ministère plus itinérant » est mis en place : des équipes s’arrêtent dans un endroit, proposent des activités adaptées, visitent les personnes malades ou isolées, les familles qui le veulent bien. Il s’agit à la fois d’accueillir et de chercher à rejoindre ceux qui sont à la marge des systèmes, à stimuler la vie chrétienne et à susciter des fraternités de proximité. L’archevêque de Reims n’est pas le seul évêque français à avoir décidé d’opérer une véritable conversion missionnaire mais il est un des pionniers du mouvement. Dernièrement, le diocèse d’Arras a annoncé un plan de transformation pastorale visant à privilégier la vie locale en petites fraternités tout en réduisant les déplacements et en regroupant les forces disponibles, réduisant le nombre de paroisses de 89 à 11.


Dans le contexte français, les nominations de Jean‑Marc Aveline et d’Éric de Moulins‑Beaufort au Dicastère pour l’Évangélisation constituent un signe intéressant de la manière dont l’Église de France cherche à affronter la situation en ce début de troisième millénaire. Celle d’un pays autrefois pourvoyeur de missionnaires dans le monde entier et redevenu terre de mission. Un pays sécularisé où seulement 2% de la population participe à la messe tous les dimanches mais où un Français sur deux se dit encore catholique et n’hésite pas à aller allumer un cierge dans une église en cas de difficulté. Un pays doté d’un patrimoine religieux considérable, où des sociologues des religions comme Danièle Hervieu‑Léger, ont pu parler d’« exculturation » du catholicisme, mais où l’on continue à débattre passionnément de la laïcité et où l’on assiste depuis quelques années à une recrudescence des demandes de baptêmes de jeunes et d’adultes… Un pays qu’Henri Godin et Yvan Daniel qualifiaient déjà en 1943 de pays de mission dans leur célèbre essai La France, pays de mission ? mais qui l’est devenu encore davantage au fil des années.

Interview de Mgr Eric de Moulins-Beaufort

Vous venez d’être nommé membre du Dicastère pour l’évangélisation, à la veille du voyage du pape Léon XIV en France. Si vous deviez lui décrire en quelques traits l’Église de France qu’il va rencontrer, que lui diriez-vous ?

– Il va rencontrer une Église de France en pleine transformation. Il nous faut nous habituer à vivre avec un petit nombre de prêtres, même si l’on peut toujours espérer des entrées au séminaire. La baisse du nombre de prêtres est loin d’être terminée, étant donné le départ, le retrait puis la disparition de nombreuses générations. Cette Église a aussi porté le choc de la révélation des violences sexuelles et spirituelles, des tromperies dans certaines fondations qui pouvaient paraître pleines de promesses.
C’est donc une Église en cours de transformation de son modèle pastoral, en recherche depuis longtemps, avec des expériences variées et, je crois, intéressantes : il y a du zèle, un souffle, un désir de faire connaître l’Évangile. Elle se transforme pour être plus lucide, moins naïve, plus critique sur elle-même et sur ce que sa structure peut induire. Par là, elle devient mieux capable d’accueillir ceux qui viennent et de servir vraiment le Christ. Enfin, nous sommes à un moment de l’histoire du monde où les inquiétudes l’emportent sur les espoirs du lendemain. Ce qui est nouveau depuis deux ou trois ans, c’est que ce que l’on croyait comme un simple acte de foi – la parole du Christ, la figure du Christ, intéressante et éclairante – se vérifie aujourd’hui chez de nombreux catéchumènes et confirmands, notamment dans les jeunes générations.

Dans cette transformation, quels fruits l’Église commence-t-elle à porter?

– Je pense aux catéchumènes, certes, mais aussi à des relations de fraternité plus réelles dans l’organisation des diocèses et des paroisses, à une recherche de modalités renouvelées et d’une intelligence de la foi.
Aujourd’hui, on ne peut plus s’appuyer sur un « bagage » chrétien reçu comme l’air que l’on respire. Il faut armer intérieurement les chrétiens pour qu’ils soient vraiment libres dans la liberté spirituelle du Christ. De nombreux chrétiens ont par exemple la joie de voir qu’ils peuvent présider des prières : non pour prendre la place des prêtres, mais pour exercer pleinement leur sacerdoce commun.
Cela permet aussi de mieux mettre en lumière ce qu’est le spécifique du ministère ordonné – évêque, prêtre, diacre –, avec la question des ministères institués. On redécouvre le sacerdoce baptismal, ce sacerdoce commun, comme acteur réel de l’Église. Il me semble qu’il y a eu une grande transformation sur cette thématique dans les dix dernières années, et qu’elle est prometteuse.

Comment interprétez-vous le paradoxe d’une France décrite comme profondément sécularisée et pourtant fascinée par le religieux, qui survient sans cesse dans le débat public ?

– C’est, comme vous les dîtes, un vrai paradoxe français. La France est sécularisée, mais ce qui est caractéristique, c’est que la France moderne s’est bâtie dans une volonté d’autonomie par rapport à Dieu plus forte que la simple sécularisation. Il y a une volonté de se construire en dehors de Dieu, et même en dehors du Dieu de Jésus-Christ très précisément.
Je considère que cela fait partie de la révélation du Dieu d’Israël, qui se révèle aussi en suscitant de la contradiction : c’est un moment de l’histoire, pas le dernier mot. Ce n’est pas étonnant que cela se conjugue avec beaucoup d’attrait et d’attention. On l’a vu récemment : la mort du pape François et l’élection du pape Léon ont suscité en France un intérêt incroyable.
Les Français sentent bien que la foi chrétienne est une école de la liberté. Ils comprennent spontanément la liberté en termes d’autonomie et d’émancipation, mais on peut découvrir aussi qu’elle est plus grande dans le consentement, l’accueil, l’hospitalité, et dans une certaine dépendance à l’égard de Dieu, qui libère davantage. En France, tout cela s’entrechoque : besoin d’émancipation et conscience de la richesse de ce que la foi en Dieu a pu apporter et peut apporter encore.

Comment lisez-vous le phénomène des catéchumènes : comme un indicateur de vitalité missionnaire ou comme un signe à accueillir avec prudence ?

– Je le lis avant tout comme un don de Dieu, comme un encouragement. Ce n’est pas le résultat d’une action pastorale particulièrement réussie : nous n’avons pas trouvé une solution miracle. Je crois que ces catéchumènes sont un don que Dieu nous fait pour nous encourager dans le travail de transformation pastorale et de purification de notre regard.
Quand je lis leurs lettres, deux choses m’impressionnent. La première, c’est que le grand moteur est la découverte, dans la rencontre du Christ, d’une manière nouvelle de vivre : dans la paix, l’ouverture aux autres, en sortant du ressentiment et de la colère, dans l’espérance. Très peu évoquent le désir de « rejoindre la France de toujours » : ce que je vois, c’est la découverte d’une autre manière de vivre, parfois entrevue chez des proches, parfois découverte à l’occasion d’une épreuve ou d’une rencontre inattendue.
Le deuxième élément, c’est qu’ils s’approprient très facilement le vocabulaire théologique de l’Écriture et de la liturgie. Ils parlent du péché, non comme d’une simple faute morale, mais comme d’un « rater la cible », comme un refus intérieur dont on découvre brusquement l’inanité, avec des mots venus de saint Paul et de la liturgie, par exemple celui d’« esclavage ». La force de l’expérience spirituelle qu’ils font les conduit à rejoindre les mots des premiers chrétiens : c’est simple et très fort.

En quoi ces lettres influencent-elles votre manière de concevoir la mission et l’évangélisation ?

– Pendant longtemps, j’ai entendu la mission comme s’il fallait avoir le courage de “placer notre produit” chez des gens qui ne le connaissent pas et ne s’y intéressent pas. Peu à peu, j’ai compris que la mission, c’est aussi être envoyé là où nous sommes, assumer la charge et porter devant Dieu la destinée de toute l’humanité.
L’efficacité de la mission ne se mesure pas au seul nombre d’« adhérents » au « club » qu’est l’Église. Elle relève du mystère de la croix : nous acceptons d’être unis au Christ pour porter la destinée de l’humanité, et le Père répond comme il veut. Nous avons à nous comporter en chrétiens là où nous sommes, avec intensité et vérité, en faisant confiance que s’accomplit l’œuvre de Dieu, qui veut conduire les hommes à la plénitude de la vie.
Le thème retenu pour le voyage du pape est « la vie en abondance ». Cela passe par la liberté de dire quelle est la source qui nous fait vivre, par l’exigence de reconnaître ce que Jésus nous donne – et que lui seul nous donne – et de témoigner de ce don que nous célébrons dans les sacrements et dont nous avons à vivre dans toutes nos rencontres, y compris dans la vie sociale.

Comment la réforme missionnaire menée à Reims s’est-elle concrétisée, et quels en sont les premiers fruits ?

– Concrètement, j’ai entamé cette année une série de visites pastorales, que je n’avais pas pu mener vraiment jusque-là parce que j’étais pris par la Conférence des évêques et donc assez souvent hors du diocèse.
J’ai commencé à passer du temps dans les différents espaces missionnaires : j’en ai visité deux sur onze, je suis loin d’avoir terminé, mais je continuerai davantage l’année prochaine. Nous voulons aussi profiter de la démarche synodale à laquelle nous sommes invités pour redire, mettre en mots et évaluer ce que nous vivons. Nous avons la chance que la Communauté Saint-Martin ait accepté de venir prendre un nouvel espace missionnaire, découpé dans un espace qui était trop vaste, et de venir expressément pour vivre les intuitions profondes de notre projet pastoral. Cela va nous relancer dans ce projet. Globalement, je pense que les intuitions de base sont confirmées. Elles nous permettent de vivre sans être trop écrasés par le territoire et par le petit nombre par rapport à l’étendue à servir.
Évidemment, nos forces sont plus faibles que ce que nous avions imaginé : les forces presbytérales et diaconales sont plus faibles que ce sur quoi nous comptions, même par rapport aux objectifs que nous nous étions fixés.

À Reims, comment avez-vous veillé à ce que la transformation missionnaire que vous avez initiée il y a 6 ans ne se réduise pas à une simple réforme de structures ? Et quels fruits en voyez vous?

– La tentation de croire que l’on va faire évoluer les choses par des réformes de structures, des techniques de management ou des stratégies de communication est une maladie humaine générale. Il faut des réalisations concrètes, mais nous avons voulu mettre dans l’ordre les trois « munera » du prêtre : enseigner, sanctifier, gouverner.
Trop souvent, on passe beaucoup de temps à gouverner – c’est-à-dire à administrer –, ensuite on sanctifie parce qu’on célèbre les sacrements, et souvent on annonce « quand on peut ». Or l’ordre théologique est l’inverse : d’abord une parole de promesse, de vie, de libération, de consolation ; ensuite sanctifier ; enfin gouverner. Gouverner ne consiste pas à administrer ni à régenter, mais à soutenir les chrétiens pour les aider à vivre davantage sur le chemin de Dieu. Il faut continuer à alléger notre dispositif patrimonial et organisationnel pour être davantage disponibles à la Parole, aux sacrements et aux rencontres où l’on grandit ensemble.

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