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16 septembre 2020

Missionnaire pendant 23 ans au Cameroun : partir et revenir (témoignage)

« Alors comment c'est de revenir?» s'est fréquemment entendu demander le P. Gérard Blattmann, msc, à son retour d'Afrique où il a passé vingt-trois années. C'est la question à laquelle il répond dans cet article.

« Partir à 31 ans vers l’Afrique et en particulier le Cameroun pour y vivre comme mission­naire, y rester pendant vingt­ trois ans, puis revenir à 54 ans en France, cela ne va pas tout à fait de soi. Comme pour tout déplacement, il faut quitter certaines choses et en découvrir de nouvelles. Première remarque: ce qui a été laissé il y a vingt-trois ans n’existe plus, ce qui est encore là a bien changé, les personnes ont pris de l’âge, certaines ne sont plus, et d’autres sont là que l’on n’avait jamais vues.

1981 : L’Afrique aux Africains

Mais revenons au premier dé­placement, celui qui m’a conduit au Cameroun. Nous sommes en 1981, j’arrive avec deux confrères, Karl et André, juste après une grande crise de l’Église catholique en Afrique avec le mouvement« l’Afrique aux Afri­cains » selon lequel l’Église ne doit plus être l’Église des Blancs  (missionnaires), mais celle de fils issus de sa propre terre. Au Cameroun, ce mouvement a été très fort. J’en veux pour preuve le jésuite camerounais Fabien Eboussi Boulaga et son appel au départ des missionnaires blancs [retour en Europe], notamment dans La démission, en 1974, et qui provoque alors de fortes réactions dans les milieux ec­clésiastiques. Trois ans plus tard, il publie La Crise du Muntu qui se penche sur les questions de l’authenticité et des traditions, très en vogue dans les années 1970.

S’acculturer pour se faire accepter, s’inculturer pour évangéliser

Nous arrivons donc après cette crise avec le projet d’être insérés dans une église du dio­cèse de Yaoundé. Nous sommes, sans ambigüité, au service d’une Église locale africaine qui pos­sède un clergé autochtone assez nombreux. Mais les questions soulevées par la crise perdurent. Inculturation : tel est le maître-mot. L’évangélisation doit être vécue dans la culture locale, en abandonnant ses préjugés européens et en étant conscient que seul l’autochtone peut comprendre sa culture, et donc évangéliser. Notre but est de nous faire une petite place en demandant conseils aux personnes du lieu. Le père Léon est le vieux sage qui va nous éclairer avec douceur.

Nous sommes très bien ac­cueillis dans la communauté des missionnaires de diverses congrégations dont la plupart sont encore expatriés et blancs. Les Filles de Notre-Dame du Sacré-Cœur nous hébergent et comptent alors autant de sœurs camerounaises que de françaises. Il nous faut donc nous «incul­turer », entrer dans la culture du pays qui devient le nôtre, « être camerounais avec les Camerou­nais », comme dirait saint Paul. Pour ce faire il faut apprendre la langue locale : nous suivons donc des cours, même s’il n’en existe pas d’officiels, la langue locale ne s’enseignant pas dans les écoles. Il faut travailler par soi-même, écouter, oser les pre­mières phrases : «m’akad naa… (je dis que…) ». Très vite nous quittons la ville où l’on parle trop le français pour la brousse, chez un missionnaire européen, tout d’abord, puis chez un prêtre afri­cain pour rejoindre davantage sa vie et sa manière d’évangéliser. Mais « entrer dans » ne suf­fit pas, il faut aussi abandonner sa propre culture, ne plus faire de comparaison : «Chez moi…ici…». Pour «s’inculturer» plus profondément, il faut prendre une distance d’avec sa propre culture, en sortir. On appelle cela «acculturation ».

En 1981 nous n’avons ni té­léphone portable, ni ordinateur, ni Internet. Le téléphone filaire ne fonctionne pas ou est hors de prix pour les communications in­ternationales. Les envois postaux sont très lents. Une coupure se fait naturellement, ce qui crée une distance avec le monde d’où l’on vient et facilite, d’une certaine manière, le passage de l’acculturation à l’inculturation.

Aujourd’hui avec les moyens de communication ultrarapides dont on dispose, c’est plus dif­ficile: on peut vivre à l’étranger en restant mentalement chez soi. L’inculturation nécessite tou­jours la volonté. Il faut vouloir apprendre la langue, la culture; il faut vouloir s’intéresser au pays, à son économie, sa politique, etc., ; il faut vouloir connaître les différentes ethnies qui le composent. Environ deux cents pour le Cameroun avec autant de langues. Il faut découvrir les rites et coutumes de la vie des populations ; la façon de penser le bien et le mal, le licite et l’illicite, les codes de politesse, de bienséance, les interdits, les conceptions de Dieu, de la na­ture, la sorcellerie, etc. et il faut apprécier la nourriture : manger ce que l’on n’a jamais consom­mé, comme des chenilles ou des serpents. Il faut entrer dans ces nou­veautés : cela prend des années et ne se termine jamais. Dans la rue, les bandes d’enfants qui nous interpellent voient immédiatement si l’on est là depuis longtemps. A un Blanc arrivé de longue date, ils diront «patron». Si on leur répond que l’on n’est pas un patron, ils disent «mon Père». Car seules ces deux catégories restent longtemps.

 

Revenir dans un pays étranger et avancer avec le manque

Au bout de quelques années, le nouveau pays est notre pays, et celui d’où l’on vient nous est étranger. On ne s’aperçoit plus qu’on est Blanc au milieu de Noirs, sauf quand quelqu’un nous traite de «ntagan» (Blanc). Alors quand le retour en Eu­rope sonne au bout de vingt-trois ans, cela équivaut, pour moi, à revenir dans un pays étranger. Du moins en partie, car les vacances en Europe font que le lien ne s’est pas coupé totalement. Des pages d’histoire me manquent. Un saut de vingt-trois ans. Et quelles an­nées: 1981-2004 !

Le monde a changé, les pages manquantes ne se rattrapent pas. Il faut avancer avec ce manque. Autant d’histoires de vie, d’évolutions, de changements, d’événements que je n’ai pas vécus et qui ne font pas partie de mon histoire. Je dois accepter ce handicap, me concentrer sur le présent et sur ce que sera demain. Il me manquera toujours quelque chose, peu importe, l’essentiel est de vivre aujourd’hui.

À mon retour, j’ai eu la chance de pouvoir vivre deux ans de transition. Le temps d’arriver, de faire une relecture de vie avec d’autres arrivants durant quatre mois, puis une année complète de ré-inculturation théologique en suivant l’année de formation au ministère à l’Institut catholique de Paris. Une chance pour moi. Un retour en douceur et ac­compagné d’une réflexion. Tout cela pour ne pas me retrouver comme un étranger chez moi et retrouver quelques assises pour repartir vers une nouvelle tranche de vie. »

Témoignage du Père Gérard Blattmann, msc.

 

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